Le match Topalov vs Kramnik vu par Pierre Barthélémy

Publié le par Pierre Barthélémy, journaliste du Monde

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Pierre Barthélémy vous dit tout :

Dans ce monde de modernité, il y a encore quelques traditions valables à respecter. Le championnat du monde d'échecs en est une, qui remonte à la fin du XIXe siècle. Steinitz_3 Sa chronique mime un arbre généalogique où il n'y aurait ni mère ni fille, seulement un père qui transmet le titre à un fils - parricide, évidemment. Du premier, Steinitz (photo ci-contre), au quatorzième, Kramnik, en passant par des noms mythiques comme Lasker, Capablanca, Alekhine, Fischer, Karpov ou Kasparov.

Mais, dans cette magnifique linéarité, il y eut un bug, en 1993. Cette année-là, Garry Kasparov, The King pour certains, fila avec sa couronne. Il claqua la porte de la Fédération internationale des échecs (FIDE) avec laquelle il était en guerre depuis des années et qu'il accusait, plutôt à raison, d'avoir toujours favorisé son frère ennemi Anatoli Karpov. Kasparov, joueur magnifique à l'égo hypertrophié, voulait aussi se lancer dans la professionnalisation des échecs et en toucher les bénéfices en attirant sur son nom de gros sponsors. Ce qu'il fit.
La scission était opérée. Kasparov, descendant en droite ligne de Steinitz et d'une époque où la FIDE n'existait pas, se drapait dans son héritage et sa légitimité en montant ses propres championnats du monde, tandis que la Fédération internationale faisait comme si le joueur le plus charismatique et le plus médiatique de la planète n'existait pas et organisait des championnats du monde bis, dont plus personne ou presque ne se rappelle les résultats. Ce d'autant plus que ces compétitions étaient jouées sur un système d'éliminations directes, style coupe de France de football, et non plus suivant la sacro-sainte tradition du duel au long cours, ce fameux affrontement de deux esprits sur plusieurs parties, qui a donné des matches légendaires comme celui qui opposa Bobby Fischer à Boris Spassky en 1972. Le Monde a quant à lui considéré que seule la lignée historique valait la peine d'être suivie. C'est pourquoi je n'ai traité, depuis 1993, que les matches de Garry Kasparov et de son successeur Vladimir Kramnik, qui l'a battu à Londres en 2000. Je me souviens d'ailleurs qu'en descendant de l'EuroStar qui me ramenait d'Angleterre après la dernière partie de cette passation de pouvoirs, je vis avec stupeur les affichettes que le journal avait fait apposer sur les kiosques ce samedi-là : "Kasparov battu", disaient-elles. Aurait-on jamais attiré l'oeil du public avec un joueur comme Rouslan Ponomariov, qui fut pourtant champion du monde de la FIDE ?
Au cours de ces dernières années, j'ai rencontré à plusieurs reprises Garry Kasparov et Vladimir Kramnik et pas une fois je n'ai oublié de leur demander quand ils réunifiraient le titre pour que le monde divisé des échecs redevienne une vraie famille, pour qu'il ne ressemble plus à la boxe où les fédérations concurrentes se sont multipliées au point que l'on n'y comprend plus rien. Les échecs sont un sport en voie de développement. Les sponsors, rares, n'aiment rien moins qu'une image brouillée. Joël Lautier, champion de France 2004 et 2005, m'a raconté l'anecdote suivante. On lui demandait un jour qui était champion du monde d'échecs (car c'est, aux yeux des profanes, la seule question qui importe) et il répondit : " Il n'y a pas un champion du monde mais deux, et aucun des deux n'est Garry Kasparov." Preuve flagrante qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume des échecs. La réunification est donc une excellente chose, ce d'autant qu'elle va faire se confronter, du 23 septembre au 12 octobre, les deux joueurs les plus intéressants du circuit. D'un côté Kramnik, le seul joueur à avoir jamais battu Kasparov en match, numéro 4 mondial. De l'autre côté, le Bulgare Vesseline Topalov, le nouveau numéro un mondial et champion du monde de la FIDE. Incontestablement, l'affiche a de l'allure (et vous en saurez plus en lisant
Le Monde qui paraît ce mercredi après-midi, daté jeudi 21 septembre).


La première note de ce nouveau blog, un peu longue, parle de traditions qui ont du bon. Depuis fort longtemps (si ce n'est depuis sa création en 1944, je ne suis pas remonté si loin dans les archives), Le Monde donnait dans ses colonnes l'intégralité des parties des championnats du monde d'échecs, que le "rubricard" commentait lui-même, après avoir rejoué, sur un coin de son bureau, la partie de la veille, et lu les analyses des grands maîtres, qui tombaient parfois sur les téléscripteurs des agences. Les échecs ont toujours, on s'en doute, été tenus par un bénévole passionné qui s'en occupait en plus de son travail. Sans aucun espoir de reconnaissance (ni de prime d'ailleurs...) au sein d'un journal qui a souvent eu du mal à comprendre l'intérêt de la discipline. Il y a eu des hauts, comme lorsque j'ai obtenu du service des Sports que les échecs soient traités dans ses colonnes. Il y a aujourd'hui ce que je pourrais considérer comme un bas, si j'étais d'un naturel grognon ou pessimiste : en effet, les parties de ce match historique de réunification ne seront pas publiées dans les colonnes du Monde, faute de place ou faute d'avoir considéré que c'était intéressant pour nos lecteurs. Heureusement, Internet existe. C'est non seulement un nouveau support pour le journalisme mais aussi un médium de rêve pour les échecs puisque des milliers ou des dizaines de milliers de parties y sont disputées tous les jours. C'est donc à travers ce blog que je tâcherai, pendant les semaines à venir, de perpétuer les traditions.

Articlu publié sur: http://echecs.blog.lemonde.fr/

Le match avant l'heure: résultat une nulle !!

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